Je suis un fantôme. Ils le disent & le pensent tout haut. A. on te voit à peine. Je suis désolée, je n'arrive plus à trouver mon compte ici. Il y a trop de bruit, trop de mensonges, & de non-dits. Maman tu es malade, Papa un peu moins, Gamine tu te mens, quant à toi Gamin tu passes à côté de quelque chose. Je ne veux plus être témoin de tout cela.
Je pourrais vous dire, je veux dire à haute voix, ce qui va suivre, mais Maman c'est toi qui m'a dit que tu savais que je te cachais des choses affreuses mais que tu étais bien dans ton déni. Que t'étais déjà assez malade comme ça. Alors moi j'accepte, j'accepte.
Ce que je cache n'est pas tant affreux que ça, tu ne feras pas d'attaque si jamais un jour tu tombes là dessus. Tu voudrais savoir ce que je fais de mes journées & de mes nuits quand je ne suis pas ici. Je marche beaucoup Maman. J'apprends à regarder l'architecture des maisons, le visage des enfants, j'apprends le chant des oiseaux, la teinte du ciel, les odeurs du bus. De temps en temps, je m'arrête sur un banc & je retranscris tout dans mon cahier bleu. D'ailleurs, ce cahier, je l'ai jamais caché, il est souvent en évidence dans ma chambre, mais je crois que tu n'as jamais eu la curiosité d'aller le feuilleter. C'est pas des merveilles, mais quand même. Ces lignes me tiennent à coeur. Parfois je le rejoins lui. Je sais que tu ne le connais pas. Je ne parle pas souvent de lui. Il n'a pas sa place ici de toute façon. Tu n'es pas du genre à t'intéresser aux gens. Je le laisse à sa place, même si j'aimerais le voir flâner plus souvent sur ma couette, le laisser découvrir ma chambre trop colorée & trompeuse. Qu'il pose le doigts sur les livres de ma bibliothèque. Donc je le rejoins & je l'embrasse. Il m'embrasse plus souvent que je ne le fais. On a nos coins en ville, notre banc, nos marches enfin des repères. On se fait souvent aborder tu sais Maman. Certains lui disent que je suis jolie, qu'il faut qu'il me garde, ça me met mal à l'aise. Ils ne me connaissent pas.
Quand la nuit tombe, nous allons au centre commercial acheter des canettes de bière. Je ne saurais pas te donner de chiffre, combien de bières depuis que l'on se connait? On a bu de la Vodka aussi une fois. On ne refait pas le monde, on se souvient. On parle sans arrêt du passé, j'ai l'impression d'être folle parfois. Y'a eu le bar aussi l'autre fois. La musique défile plus vite quand l'alcool monte au crâne Maman. Je te le dis, car je suis sure que tu l'ignores. On rate toujours le dernier bus. Je ne sais pas si c'est fait exprès. Mais les quais la nuit c'est quand même jolie. Ah y'a la prison avant ça, chaque fois on y retrouve quelque chose à dire. Sur le suicide, l'enfermement & les prostitués. Parfois je le quitte en bas de chez lui. J'ai le droit à quelques ennuis. C'est évident, sans te le dire tu te doutais que je me faisais emmerder dans ces putains de quartiers à la con, en plein milieu de la nuit, je suis jamais assez couverte & puis j'ai des seins & des hanches, ça change tout, pour tout le monde. Parfois je monte avec lui.
Tout au long de la journée, on a fumé. Je m'amuse à compter, mais entre nous, ce n'est pas très amusant pas vrai? J'aime bien l'odeur de ses draps. Nous faisons l'amour. A défaut de nous faire la guerre. Samedi dernier maman, nous n'avons pas dormi de la nuit. Aujourd'hui chacun de mes os me le fait payer.
L'aube allait bientôt pointer son nez. J'allumais ma neuvième cigarette, lui sa quinzième. Il était torse nu, avec ses lunettes. J'étais en petite culotte. Il y a de la fumée dans sa gorge, dans la mienne & lorsque les deux ressortent, elles se mêlent, tendrement. J'ai sorti mon cahier bleu & je lui ai lu quelques pages. Au moment de me rhabiller il m'a attrapé dans ses bras.
J'aime jouer à Roméo & Juliette, quand c'est moi le Roméo.
Je repars en fumant. Je place les écouteurs de mon MP4 dans mes oreilles, la musique est si forte que je n'entends plus rien de ce qu'il se passe à l'extérieur, alors je chante.
Tu vois Maman, c'est pas si affreux, tout ça.